Moment du plus grand développement.

Qui aujourd’hui connaît vraiment cette firme américaine qui, en inventant le flux tendu grâce à une mystérieuse technique de fabrication en temps réel, échappa à la Grande Dépression des années trente et décida de se renommer « ACME Corporation », estimant qu’elle était arrivée à un niveau que jamais aucune autre entreprise n’atteindrait ?

Cette manufacture d’un nouveau genre n’avait aucune spécialité produisant tout ce qui existait ou méritait d’exister – ACME étant l’acronyme de « A Company (that) Makes Everything » (Une entreprise qui fait tout) – en répondant aux demandes les plus folles avec une facilité déconcertante. Elle fut le fournisseur officiel des Looney Tunes. Une enclume tombe sur la tête de Vil Coyote. Made in ACME. Une fusée va aider Sylvestre à se faire un jaune à l’apéritif. Merci ACME. Cependant, cette collaboration sera mal perçue par le monde impitoyablement austère de la matérialité. La vie réelle n’aime pas partager son quotidien avec l’imaginaire. Elle condescend à ce que l’imaginaire existe pour permettre au commun des mortels de supporter le poids de la réalité, juste une illusion.

Dans les années 50, la concurrence en ayant assez de ronger son frein – et il faut dire que c’est pas bon un frein – décide de passer à l’offensive. Réunies par la haine de la réussite insolente d’ACME sous le nom mystérieux de « La Trempette », les entreprises rivales ourdiront une implacable et maléfique conspiration. Ils réussiront à dissoudre ACME de la réalité pour ne plus désormais la cantonner que dans l’abstraction des dessins animés. À aujourd’hui, le seul comploteur dont on connaît le nom est Joseph McCarthy, décidant de sacrifier son anonymat en menant une action parallèle pour ne pas attirer l’attention sur la vraie mission du groupe occulte. Et sans que personne ne s’en étonne – sans doute les effets des nouvelles drogues qui envahiront les années 60 et 70 – la marque ACME disparait du panier des ménagères.

Vers la fin des années 80, il y eut bien une tentative de la part d’ACME de revenir dans notre quotidien avec le film Qui veut la peau de Roger Rabbit ? où, pour la première fois en public, il est fait référence à « La Trempette » ironiquement représentée par un sulfureux mélange de térébenthine, d’acétone et de benzène. Malheureusement, ce cheval de Troie fut mis à mal par une jument pur-sang, Jessica Rabbit, qui en Mata Hari des celluloïds – ce n’est pas de sa faute, elle a été dessinée pour ça – joua double jeu. Elle était à la solde des producteurs du film, membres actuels de « La Trempette ». C’est que le groupe ne s’était pas dissout, lui, après la réussite de la mission qui avait uni ses membres. Fort de leur ascendance sur l’imaginaire, ils en avaient profité pour l’exploiter éhontément, le transformant en monnaie sonnante et trébuchante. Le film reste néanmoins un hommage au fondateur de la « ACME corporation », Marvin Acme. Il est d’ailleurs surprenant que son associé, Alfred Trust, n’y soit pas mentionné afin que l’hommage soit complet.

Vous pensez sans doute que le combat d’ACME pour revenir dans la réalité est perdu d’avance au nom du sacro-saint adage qui prétend que « La réalité dépasse la fiction » ? N’en soyez pas aussi sûrs. Ce que n’imaginaient pas les ennemis de cette « World Company » c’est qu’enfermer ACME dans le monde de l’imaginaire lui apporterait l’immortalité. ACME a tout son temps. ACME reviendra à la charge un jour où l’autre, peut-être dans les lignes d’un dictionnaire à cheval entre l’imaginaire et la réalité, qui sait…