Artiste de cirque.

Le fauteuil, même rehaussé de ses grandes roues tout-terrain, ne lui permettait pas de voir le monde au-dessus d’un mètre dix. Paradoxalement, ce qui le fit le plus souffrir, au début, ce n’était ni ses jambes ni la conscience de sa nouvelle et inéluctable situation mais cet horrible torticolis qu’il ressentait à force de vouloir regarder ses interlocuteurs dans les yeux, par habitude et convention. Il comprit assez vite que pour son bien-être, il lui fallait s’éloigner des gens en leur parlant fort. Si seulement la normalité n’avait pas brusquement décidé, elle aussi, de s’éloigner de lui. Pourtant il n’était pas ce que l’on peut considérer comme normal au sens routinier du terme, avant. Il avait eu une enfance aussi difficile qu’heureuse. Il n’avait pas en commun avec les sédentaires de son âge les souvenirs d’école, les collections Panini, l’île aux enfants et les vacances à la plage. Sa vie avait été tellement plus riche. Des villes, des régions, des pays. La bohème, ça voulait dire qu’il était heureux. Heureux de vivre sa destinée. Heureux de donner du bonheur aux gens.

Ce qui lui manquait le plus ce n’était ni de marcher, ni les applaudissements, encore moins cette dose d’adrénaline lors des numéros qui l’avaient fait tourner autour de la planète. Non, ce qui lui manquait le plus, c’était de ne plus voir le monde d’en haut. Ce n’est pas un hasard si le premier livre qu’il ouvrit sur son lit d’hôpital fut le roman d’Italo Calvino, « Le baron perché ». Le livre ne le quittait plus depuis. Mais même ce livre ne lui avait pas permis ne serait-ce que de fermer les yeux pour de s’imaginer au bord d’un nuage à regarder la vie d’en haut. Une fois, il s’était vu découvrir un chemin connu des seuls autochtones. Après de longues heures de marche – ah marcher ! – il arrivait enfin sur le toit du monde, suffisamment haut pour lui permettre une vision globale mais pas trop pour ne pas perdre de vue les mouvements de vie et les silences de mort… La ponctualité de l’heure de la piqûre ne lui permit pas d’arriver au sommet.

Aujourd’hui, il marche dans sa tête et court dans ses rêves. Demain, il sera le premier handicapé au monde à sauter en parachute et en fauteuil roulant. Ce qui ne l’empêchera de rêver cette nuit à ce maudit trapèze, à sa dernière vision du monde du haut du chapiteau, au regard affolé de sa femme tombant sous lui, amortissant le choc et lui sauvant la vie.